La liberté du renard

Le yacht de luxe « Freedom » accostant à Venise (septembre 2018)

 

Freedom, « Liberté », ainsi s’affiche ces temps-ci en Méditerranée un yacht de luxe de ce nom, avec ses 70 m de longueur, ses 23 membres d’équipage, ses huit cabines prévues pour en tout douze passagers, et qui peut atteindre une vitesse de 14 nœuds (26 km/h). De quelle « Liberté » s’agit-il, en fait. De celle du « renard libre dans le poulailler libre », selon une formule célèbre ? Ce navire de luxe croise-t-il parfois en Méditerranée les embarcations surchargées et prêtes à sombrer de réfugiés venus des côtes africaines ou proche-orientales, dont plusieurs milliers meurent chaque année noyés ? Et que fait-il alors ou que ferait-il, nonobstant les lois de la mer ?

Il y eut un naufrage célèbre, il y a quelque trente années, celui du ferry Harald of Free Enterprise – en français le « Héraut de la Libre Entreprise », qui assurait la traversée entre Zeebrugge et Douvres pour la compagnie Townsend Thoresen. « Liberté », donc, ici aussi. Personne n’ironisa sur le nom, que les medias français ne traduisirent pas (qu’auraient donné alors, sur ces mêmes medias, les commentaires sur le naufrage d’un navire soviétique qui se serait intitulé « Triomphe du Communisme » ou « Victoire du Prolétariat » ?). Il n’y avait certes pas de quoi rire, puisqu’il y eut 193 morts noyés. C’était pourtant de « libre entreprise » qu’il s’agissait, car le naufrage était la conséquence directe d’une surexploitation de la traversée, menant à un départ précipité du ferry, qui n’avait pas respecté toutes les règles de sécurité. Cette catastrophe suscita une grande émotion internationale, les medias (nous n’avions pas encore, du moins en France, de chaînes d’information télévisées en continue) ne parlèrent plus que de cette catastrophe pendant plusieurs jours, un concert fut organisé au profit des victimes. Le navire avait d’ailleurs deux « sœurs », dont les noms célébraient tout autant la « liberté », le Spirit of Free Enterprise et le Pride of Free Enterprise, ce dernier toujours en service.

Tous les morts ne sont donc pas égaux, et toutes les morts ne se valent pas : je l’ai évoqué ici même dans d’un précédent texte. Assurément, les morts du Herald of Free Enterprise eurent un poids médiatique sans commune mesure avec ceux des réfugiés qui meurent chaque mois en Méditerranée, morts de si peu de poids que l’on en ignore jusqu’au nom.  C’est qu’on manque aussi d’images dans notre monde d’images. Seules celles du cadavre du petit Aylan Kurdi, enfant syrien mort noyé sur les côtes turques à l’âge de trois ans, provoquèrent un bref instant de sursaut – et furent tout aussitôt contestées, car un peu trop dérangeantes, par les inévitables théoriciens du complot.

Il est bien loin, le temps des Boat Peoples de la Mer de Chine, lorsque le navire humanitaire au beau nom d’Ile de Lumière, affrété par une ONG, s’en vint sauver en 1979 des dizaines de milliers de réfugiés politiques vietnamiens, et dont au moins 120.000 furent accueillis en France, sous les doubles auspices de Jean-Paul Sartre et de Raymond Aron. Mais tout a été dit sur « 2015 n’est pas 1979 ».

Une chose au moins est claire, de ces morts l’Europe, les Européens et leur « Union » sont et seront comptables. Et, espérons-le, il nous en sera demandé des comptes d’ici quelques années. On aura aussi remarqué que les premiers à ériger des barrières matérielles contre ces réfugiés ont été ceux qu’a longtemps entouré un « Rideau de Fer ». Certains s’en étonnent, tant avait été célébrée la « démocratie retrouvée » de ces pays qui, « après la parenthèse communiste, renouaient enfin avec leur passé », comme le serinèrent alors urbi et orbi un certain nombre de journalistes peu informés en histoire. C’est en effet oublier que, depuis le néolithique ou presque, aucun des pays de l’Europe orientale ou centrale n’a jamais connu la « démocratie », si ce n’est les quelques décennies de l’Athènes classique du 5ème siècle ou celles de la Tchécoslovaquie de l’entre-deux-guerres. Occupations étrangères, dictatures ou royautés d’opérette s’y sont succédées avec constance, quitte à réhabiliter désormais, comme en Slovaquie, en Croatie ou en Ukraine, les Collaborateurs d’avec le régime nazi et le génocide.

 
La « Caste », son idéologie, ses pratiques

Mais revenons à la « liberté », celle de la « concurrence libre et non faussée » sur laquelle veillent jalousement les instances bruxelloises et les régimes européens qui en dépendent. On sait que depuis les années 1980, cette « concurrence » entre individus et entre groupes d’individus (institutions, entreprises, etc) s’est imposée comme seule vision du monde, nous ramenant à Adam Smith et même à Thomas Hobbes et à sa théorie de « la guerre de tous contre tous ». Après les partis conservateurs, les partis sociaux-démocrates au pouvoir s’y sont soumis à leur tour, au point de perdre toute visibilité idéologique et politique, et jusqu’à risquer de disparaître. Les partis d’extrême-droite s’en revendiquent tout autant, en Europe comme ailleurs, depuis le Chili de Pinochet jusqu’au nouveau pouvoir brésilien, leur succès, dans une spirale infernale, étant justement dus aux politiques néolibérales et à la vision du monde qu’elles infusent. En résumé, les notions de biens publics, de biens communs se dissolvent peu à peu.

L’argument imparable est celui de la « Dette » publique, qui a permis de ravager et de dépecer l’économie grecque, et qui est agité aussi bien par Bruxelles que par la plupart des gouvernements européens. On se reportera à ce sujet aussi bien au très accessible Traité d’économie hérétique de l’économiste Thomas Porcher, de l’université de Paris I Panthéon-Sorbonne, qu’au très savant et argumenté La dette – 5.000 ans d’histoire de l’anthropologue anglais David Graeber, de la London School of Economics. Le maniement de la dette comme instrument d’asservissement étatique y est parfaitement expliqué. C’est au nom de la « Dette » que les services publics sont peu à peu amoindris sinon radiés, tandis qu’enseignants et personnels médicaux sont partout débordés. C’est toujours au nom de la Dette qu’il faudrait, nous dit-on, supprimer plusieurs centaines de milliers d’emplois publics en surnombre.

Il suffit pourtant de consulter les statistiques de l’OCDE, qui n’est pas un repaire de gauchistes, pour constater que la France, avec 88 fonctionnaires pour 1.000 habitants, si elle se situe au-dessus de la moyenne des pays méditerranéens (dont la Grèce, avec 66 fonctionnaires pour 1.000 habitants, dont les services publics ont été, il est vrai, démantelés), se situe bien au-dessous de la moyenne des pays scandinaves, comme la Suède avec 138, et même la Norvège, le record avec 159 fonctionnaires pour 1.000 habitants ! Or, comme c’est surprenant, ce sont justement l’ensemble des pays scandinaves qui possèdent de loin le meilleur score (puisque tout doit désormais être noté), autant en matière de fonctionnement démocratique (la France n’y est que 22ème), qu’en matière de qualité de vie (la France n’est que 31ème). Ce sont là des indices qu’on évoquera moins, préférant ceux des agences de notation financière ou du classement dit « de Shanghai » des universités, autant d’arguments classiques du néolibéralisme à l’appui de son idéologie. Ajoutons enfin, toujours selon l’OCDE, que la France, qui recourt beaucoup moins à la sous-traitance privée que d’autres pays, a des frais de fonctionnement de ses administrations près de la moitié inférieurs à ceux, par exemple, du Royaume-Uni.

Mais cela ne décourage en rien les tenants de la privatisation généralisée de toutes les activités collectives, qui ne cesse pourtant de prouver amplement ses méfaits. Celle des chemins de fer est partout un échec, quand elle n’a pas abouti, comme au Japon, au triplement des tarifs, de même que celle des autoroutes françaises est pour les compagnies concessionnaires un véritable pactole au détriment des usagers. La privatisation des prisons britanniques tourne au scandale. Le recours à des officines privées pour l’aide aux demandeurs d’emplois s’est révélé en France infiniment plus coûteux et moins performant que les agences publiques de Pôle Emploi, pourtant saturées. Les anciennes compagnies nationales chargées à l’origine de produire et de fournir chacune gaz ou électricité se font maintenant concurrence sur les mêmes créneaux, gâchis irrationnel de temps et d’énergie. Les prétendus « partenariats publics-privés » (ou PPP), où les entreprises privées construisent à leurs frais (comme le nouveau ministère de la Défense, le nouveau palais de justice de Paris, des hôpitaux, et maintenant les écoles de Marseille, entre autres), mais se remboursent grassement en loyers pendant des décennies, ont ému jusqu’à la Cour des Comptes, peu suspecte de bolchévisme compulsif. En résumé, avec le recours au privé, les actionnaires coûtent à la collectivité nationale beaucoup plus cher que les fonctionnaires. Et si l’on souhaite se documenter plus avant sur l’idéologie et les pratiques intéressées de notre haute fonction publique, et en particulier de l’Inspection des Finances, on lira avec profit la toute récente enquête de Laurent Mauduit, La Caste, Enquête sur cette haute fonction publique qui a pris le pouvoir – enquête qui n’a pas été réfutée.

 
La culture privée payée par l’argent du public

Que la culture soit devenue, au fil du temps, de moins en moins une priorité des politiques publiques, l’intrusion croissante du privé en est une claire illustration. Que le directeur de cabinet du ministre de la Culture qui, en 2003, formalisa la création d’un secteur privé de l’archéologie préventive tout comme une loi sur le mécénat et la fiscalité de l’art et des fondations, soit devenu, après avoir été ensuite directeur de la Concurrence au ministère des Finances, le PDG de la maison de vente d’art Christie, pour passer ensuite directement chez son concurrent Sotheby – en est un exemple, certes anecdotique, mais parfaitement emblématique. Il n’y a plus de grands projets culturels publics en France, ce dont témoigne la disparition des « grands travaux présidentiels », institution naguère incontournable de la 5ème République. Le recours au mécénat est devenu l’unique rengaine que ne cessent de ressasser comme excuse les responsables politiques, oubliant qu’en France, pays de tradition catholique et non protestante, ceux qui ont de l’argent confondent mécénat et sponsoring, et ne consentent généralement à le dépenser qu’en contrepartie d’un retour immédiat sur investissement.

Ainsi l’assez beau bâtiment de la Fondation LVMH dû à l’architecte Frank Gehry au bois de Boulogne, « cadeau de Bernard Arnault aux Parisiens » comme le proclama le service de communication du milliardaire, aura coûté dans les 800 millions d’euros. Toutefois sur cette somme, grâce justement à la fiscalité des fondations, 60% auront été financés par les contribuables français sous la forme de réductions d’impôts ! Le bâtiment de l’ex-Musée des Arts et Traditions Populaires qui jouxte ladite fondation, vient à son tour d’être cédé à Bernard Arnault, les collections de ce prestigieux musée ayant été, comme on sait, transférées au Mucem à Marseille, qui ne peut en exposer qu’une très petite partie, faute de place. Ces crédits d’impôts et autres « délégations de service public » (DSP) ou partenariats divers, ont permis en peu de temps à de grands groupes privés – Vivendi, Live Nation, Vente-Privée, Fimalac, etc – de mettre la main sur un nombre croissant d’institutions culturelles, comme les Zéniths de Paris, Toulouse, Nantes ou Nancy, le Festival électro de Nice, la future salle de musiques actuelle d’Aix-en-Provence, de nombreux théâtre dont celui de Nevers, des festivals comme celui de Limoges, etc. On pourra lire pour plus de détails l’éclairant article d’Antoine Pecqueur dans le dernier numéro (n°11) de la Revue du Crieur.

Cette main mise du privé n’est pas anodine et on ne saurait se contenter d’y voir un afflux d’argent frais, bien venu pour un Etat qui serait « en faillite » et grevé par sa Dette. En effet, ces entreprises privilégient les spectacles rentables au détriment de la création – ou bien rentabilisent des créations financées à l’origine sur des crédits publics. Les tarifs et les cachets augmentent, que ne peuvent plus suivre les salles publiques ou les petites salles privées indépendantes.

 
Menaces sur l’Inrap

Le « marché » de l’archéologie préventive, ouvert par la loi de 2003 mais qui ne s’est vraiment développé qu’à la fin des années 2000 illustre jusqu’à la caricature les effets de la privatisation rampante de la culture, sinon de la recherche. Et d’autant plus que dans ce cas, il s’agit même d’un détournement, absurde mais vivace, de la notion de « concurrence ». En effet, la mise en concurrence commerciale suppose que l’on compare, à condition d’avoir toutes les informations, les services proposés par plusieurs entreprises, afin de choisir le meilleur service (ou le meilleurs bien) au meilleur prix. Mais en l’occurrence, s’agissant d’une fouille archéologique, qui est par définition un acte scientifique, c’est curieusement l’aménageur économique qui doit choisir la « meilleure recherche archéologique » entre les différents intervenants, ce pour quoi il n’a aucune compétence scientifique, hormis sa calculette. Et, curieusement, il choisit presque toujours le plus rapide et le moins cher…

Certes, quelques gardes-fous sont censés exister. Depuis la timide loi « Création, Architecture, Patrimoine » de 2016, qui a vu la majorité parlementaire sociale-démocrate s’aligner pour l’essentiel sur les propositions de la droite conservatrice, il y a un droit de regard un peu plus développé de la part des services archéologiques régionaux du ministère de la Culture sur les propositions d’interventions archéologiques. Là où ce droit de regard est utilisé, il a permis de bloquer parfois des projets d’intervention manifestement sous-évalués. Mais dans un certain nombre de régions, par manque de personnels et de moyens, ou par manque d’intérêt, de tels projets ont été acceptés sans problèmes.

Ainsi, depuis quelques mois, la société Evéha, toujours elle, emporte un peu partout des « marchés » avec des tarifs inférieurs d’au moins 30% à 60% – voire de moins de la moitié, comme dans une grosse opération à Vichy – à ceux des autres intervenants, y compris privés. Il faut dire qu’elle revenait de loin, puisque sa politique de prix cassés l’avait menée dans le mur et en redressement judiciaire à la fin de 2017. Néanmoins, avec une grande mansuétude, le tribunal de commerce de Limoges l’a autorisée depuis lors à poursuivre ses activités et les ministères des Finances et de la Culture réunis s’obstinent à soutenir coûte que coûte une entreprise que ses dirigeants entrainent manifestement dans une impasse. Cette société accuse en effet plus de treize millions de dettes, y compris auprès de ses salariés (remboursements des déplacements, heures supplémentaires, congés, primes, etc) et des organismes sociaux. Mais le tribunal de commerce de Limoges, dont elle dépend, n’y voit visiblement aucun problème et continue à lui permettre de pratiquer ces tarifs trop bas.

Dans le même temps, les ministères des Finances et de la Culture réunis font pression sur l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) pour lui faire remonter ses prix, sous prétexte d’amélioration de sa trésorerie. Rappelons une fois de plus que, à l’instar de la Fondation LVMH, les prix très bas des entreprises d’archéologie privées ne peuvent être maintenus que grâce à l’argent des contribuables, sous la forme du Crédit Impôt Recherche (CIR) qui, grâce à cet argent, mettent en péril le bon fonctionnement de services publics, services archéologiques de collectivités territoriales et Inrap. Certes, l’obtention du CIR est conditionnée à une expertise minimale de la part d’experts indépendants au sein du ministère de la Recherche, mais le ministère des finances ne tient aucun compte des réserves émises par ces experts et verse à chaque fois aux entreprises privées l’intégralité des sommes demandées.

Ce qui n’empêche pas les dirigeants d’Evéha, avec un aplomb certain, de multiplier les plaintes contre l’Inrap, pour … concurrence déloyale, voire prise illégale d’intérêt. Si la plainte auprès de l’Autorité de la Concurrence en France a été une première fois rejetée, celle auprès de la Direction de la Concurrence à Bruxelles a été pour l’instant reçue. Et on attend avec intérêt comment, sur ce dossier minuscule, va réagir cette institution qui s’est régulièrement disqualifiée, avec son soutien aux lobbys chimiques et agricoles, son reclassement de l’ancien président Barroso chez Goldman Sachs, les conflits d’intérêt dans le secteur de l’énergie de l’ancienne commissaire à la concurrence Neelie Kroes (compromise dans les Bahamas Leaks), les soupçons de compromission avec la Russie de l’actuel commissaire Günther Oettinger (auteur par ailleurs de propos racistes, sinon homophobes), les conflits d’intérêt du commissaire à l’énergie Miguel Arias Canete, entre autres. De même que l’on attend la réponse du tribunal compétent quant à la plainte en diffamation publique déposée par l’Inrap contre le directeur d’Evéha.

Le comportement des dirigeants d’Eveha porte préjudice y compris aux autres responsables d’entreprises privées d’archéologie, dont le consortium (le « Syndicat national des professionnels de l’archéologie ») s’est officiellement désolidarisé ; de même que s’en sont émues les (très rares) équipes de recherche du CNRS qui avaient contracté avec Evéha. Mais il porte surtout préjudice à l’ensemble des archéologues, en imposant des prix de plus en plus bas, donc des conditions de travail sur le terrain de plus en plus dégradées, au point que plusieurs actions de grève ont eu lieu au sein même de la société Evéha. Enfin il porte préjudice à l’ensemble de la recherche archéologique, dont les moyens, de la fouille à la publication, se trouvent singulièrement amoindris.

 
Que fait l’Etat ?

On le voit, la responsabilité des pouvoirs publics est, sur ce dossier archéologique, écrasante, même si elle n’est que le reflet de l’idéologie néolibérale en cours. L’introduction forcée de la concurrence commerciale dans l’archéologie préventive n’a apporté aucun bénéfice, y compris pour les sociétés privées, puisque plusieurs ont déjà fait faillite, que la société Acter est en grande difficulté, et que la société Hadès s’est transformée en coopérative, même si ses anciens dirigeants y ont gardé un droit (familial) de regard. Il est vrai qu’une nouvelle disposition permet aux sociétés, au-dessous d’un certain chiffre d’affaires et au nom d’une « clause de confidentialité », de ne plus rendre leur bilan financier public, ce qui dorénavant limite l’analyse d’une partie de ce « marché ». L’acharnement des ministères des finances et de la Culture réunis à vouloir sauver à tout prix Evéha malgré ses pratiques vient d’ailleurs à l’encontre des principes sacrés de la « concurrence libre et non faussée ».

On n’oubliera pas non plus le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, qui depuis la création de l’Inrap s’obstine, sans aucun argument, à ne pas financer ses activités de recherche propres, alors qu’il subventionne de longue date la Cité des Sciences ou le Musée du Quai Branly, entre autres, dont la contribution à la recherche est nettement moindre – et qu’il s’est longtemps opposé à toute évaluation de la recherche à l’Inrap par le Haut conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres).

On peut donc avancer en conclusion que la concurrence commerciale en archéologie préventive illustre de manière caricaturale toutes les absurdités – et les dangers – de la vision néolibérale du monde. Un monde, dans ce cas précis, où il n’y a que des perdants.

 

14 Comments

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Dominique Alliosreply
14 novembre 2018 at 19 h 57 min

Pour ma part je trouve que la situation est totalement logique dans le cadre d’une société qui applique les méthodes néolibérales tout en gardant des principes (ou « valeurs » terme déjà éloquent) démocratiques ou républicains. Cette situation est donc cohérente parce que fausse : le passé et ses témoignages sont inaltérables parce qu’ils portent (ou sont le support) à des discours moraux, politiques, éthiques etc.. et sa commercialisation fait l’objet de pratiques spéculatives et commerciales approuvées par la politique. Merci pour votre texte !

Christian Stouvenot SRA Guadeloupereply
11 novembre 2018 at 14 h 34 min

Merci Jean-Paul de cette réapparition rafraichissante dans la discussion sur la politique de l’archéologie préventive toujours aussi inexistante, hormis quelques expressions syndicales. Je confirme les difficultés des SRA à exercer comme il le faudrait le controle prévu par la loi LCAP (les effectifs complémentaires apportés par de la dernière vague de recrutement d’ingénieurs par concours étant tout à fait insuffisants). Je soulignerai aussi à quel point la mise en concurrence a généré un climat exécrable entre certains intervenants et, par nature, bloque toute possibilité de discussion scientifique féconde au moment de la rédaction des prescriptions de fouille par les SRA (par exemple pas question d’en discuter avec le responsable du diagnostic sous peine de fausser la saine concurrence) on cloisone, on cloisone ! chacun son rôle et pas plus !
Je ne peut m’empêcher de vous faire partager quelques pages d’un site web : https://thetravelingislandgirl.com/2016/04/03/st-maarten-abandoned-la-belle-creole/ qui relate le devenir d’un hotel de luxe contruit en 1988 à Saint-Martin, maintenant abandonné, qui est peut être une préfiguration de notre monde futur (présent ?). Pour la petite histoire le SRA, pressé par le préfet, y avait entrepris un « diagnostic » en 2008 pour permettre la (soit disant) mise en oeuvre rapide de travaux de réhabilitation et de construction qu’on attend toujours … Entre nous, sans doute un beau terrain pour étudier la formation des sites archéologiques (taphonomie expérimentale, style « Déjeuner sous l’Herbe » https://www.jeanpauldemoule.com/a-propos-du-dejeuner-sous-lherbe-de-daniel-spoerri/), et il y en a plein d’autres aux Antilles, on peut faire des comparaisons !

jpdreply
14 novembre 2018 at 20 h 23 min
– In reply to: Christian Stouvenot SRA Guadeloupe

Merci Christian pour ces informations éclairantes – qui mériteraient de susciter une réaction du ministère de la Culture, maintenant que nous avons retrouvé, après plus de six mois de vacance, un directeur des Patrimoines, qui connaît l’archéologie.

MARC Jean-Yvesreply
10 novembre 2018 at 17 h 50 min

Je ne suis pas très loin de partager entièrement l’analyse présentée ici. Après un siècle et demi de prise en charge progressive par l’État et des administrations formées à cet effet du patrimoine historique et archéologique, nous vivons depuis trente ans une désétatisation de ces mêmes domaines. Le problème, c’est que c’est le plus souvent pour le pire (concurrence, derégulation – pour les ABF par exemple -, moins disant scientifique, etc.). Tout le patrimoine est touché et dans presque toute l’Europe. Le mérite de ce blog, c’est de maintenir la flamme.

Mathieu LEMETAISreply
7 novembre 2018 at 19 h 55 min

Merci pour ce post extrêmement éclairant et édifiant de notre monde contemporain.

Laurence Serrareply
7 novembre 2018 at 2 h 21 min

Bonsoir et merci pour cet article qui illustre la triste vérité sur la société EVEHA qui ne possède pas l’agrément pour les opérations programmées pour la période contemporaine en Martinique. Heureusement le SRA veille.

Mark Guillonreply
6 novembre 2018 at 23 h 01 min

Merci Sébastien pour cette information … affligeante !

Gaime Sébastienreply
6 novembre 2018 at 18 h 20 min

Bonsoir et merci pour cet article qui illustre la triste vérité et le quotidien des archéologues de l’INRAP dont je fais partie. Un petit détail concernant l’opération complexe de Vichy-val d’Allier, la société EVEHA ne possède pas l’agrément pour les opérations subaquatiques pour la période romaine sur laquelle porte une partie des prescriptions de l’état…sans que cela ne gène ni le SRA, ni le ministère. Une demande d’éclaircissement de la part de la section SGPA-CGT Auvergne au SRA est restée à ce jour sans réponse…

jpdreply
6 novembre 2018 at 22 h 28 min
– In reply to: Gaime Sébastien

Merci de cette information complémentaire, et d’autant plus choquante que la société Evéha a, face au devis réaliste de 2,2 millions d’euros proposé par l’Inrap, emporté ce « marché »avec un devis plus que sous-évalué de … 930.000 euros. Il faut espérer que le ministère de la Culture se donnera cette fois les moyens de vérifier que le cahier des charges sera effectivement réalisé de bout en bout – même s’il est notoire que la direction de Evéha explique aux aménageurs que, en cas de manquements (sinon de faillite) de sa part, c’est de toute façon l’Inrap qui, de par la loi, sera obligé de terminer l’opération et de remettre le rapport de fouille. On est même en droit de se demander comment le responsable de l’archéologie à la DRAC de Rhône-Alpes-Auvergne a pu laisser passer un tel dossier.

Guillonreply
5 novembre 2018 at 18 h 03 min

Bonjour Jean-Paul, très bien ce texte.
Si besoin était, j’y suis d’autant plus sensible ces temps-ci que j’ai dirigé deux fouilles de cimetières paroissiaux cet été dans le cadre du réaménagement du cœur de Rouen et qu’Éveha a remporté le troisième (cimetières).
Ce contexte a permis à Rouen Métropole de mettre la pression sur nos interventions (nombreuses en ce moment à Rouen), le service public territorial pressant le service public d’État (bon, ce n’est pas nouveau).
On a eu un peu de chance et grâce à la météo, à une concentration de vestiges « gérable » et une disponibilité inattendue d’Eiffage, les deux opérations furent bien menées (en toute modestie).
Il est paradoxal d’avoir reçu davantage de support du BTP que de la collectivité / aménageur et du … ministère.

Mais cela aurait pu se passer beaucoup moins bien, car c’était financièrement tendu, grâce à ces prix sans cesse tirés vers le bas.
Enfin, les études post fouilles sont assez minces et tu connais l’appétit des anthropologues !
bien à toi
Mark

mark.guillon@inrap.fr
mark.guillon@u-bordeaux.fr
06 80 65 75 95
Inrap &
PACEA UMR 5199 CNRS
Université de Bordeaux

Pons Fabricereply
5 novembre 2018 at 16 h 11 min

Comment dire, tellement pathétique mais tellement prévisible à l’heure de la mondialisation juridique et marchande. Le libéralisme économique a atteint son paroxysme avec la privatisation de la culture. On pourra même s’étonner qu’il reste encore un Ministère de la Culture, peut-être bientôt plus qu’une « boîte vide ». Encore une fois, un grand merci Mr. Demoule pour votre regard sur une situation qui me semble malheureusement loin d’être arrivée à son terme.

Sergentreply
5 novembre 2018 at 13 h 52 min

Bonjour Monsieur Demoule,
Tout d’abord, en tant qu’agent de l’Institut, je garde un très bon souvenir de votre présidence à l’INRAP et également de notre brève rencontre sur un des sites de fouille que vous aviez visité en 2004 à Thonon-Les-Bains. Que ne pouvez-vous être présent à la tête de notre Institut aujourd’hui… ? Pourquoi ne feriez-vous pas publier votre article très pertinent dans le Canard Enchainé ?

jpdreply
5 novembre 2018 at 14 h 09 min
– In reply to: Sergent

Merci beaucoup, cher Frédéric Sergent, pour votre commentaire – et espérons que la très belle fouille de Thonon puisse être rapidement publiée. Mais on ne peut pas, en ce qui me concerne, à la fois être et avoir été … Quant au Canard Enchaîné, la dernière fois qu’une journaliste (peu informée) y a publié un article sur l’archéologie préventive, ce fut pour se faire l’écho complaisant des arguments fallacieux du directeur d’Eveha. Mais ne désespérons pas, et continuons à faire oeuvre de pédagogie – et à résister aux vents mauvais.

Brahmy Ruthreply
5 novembre 2018 at 10 h 26 min

Ce passionnant état des lieux du libéralisme et de ses incidences sur la culture et la recherche fait froid dans le dos. Bravo Jean-Paul Demoule et merci à toi.

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