Sans titreLa députée Martine Faure remettant son rapport à la ministre Fleur Pellerin

Du 15 au 19 avril dernier se tenait à San Francisco le 80ème congrès annuel de la Society for American Archaeology (SAA), sans doute le plus grand rassemblement archéologique du monde. Selon un mode opératoire usuel dans les grandes disciplines des sciences « dures », quelque 5.000 chercheurs se pressent ainsi pendant près d’une semaine dans un grand hôtel (un Hilton en l’occurrence), se partageant entre plusieurs centaines de colloques, sessions, symposia et séances de posters, répartis parmi plusieurs dizaines de salles de tailles variées – tandis que l’on trouve aussi de nombreux stands d’éditeurs archéologiques, de sociétés savantes, de marchands d’instruments archéologiques (de la truelle au radiocarbone) et que se tient aussi une « bourse aux jobs » entre enseignants recruteurs et jeunes (ou moins jeunes) candidats. Kent Flannery fit en son temps une description ironique de ce grand rassemblement rituel dans son article incisif de 1982 (« The Golden Marshalltown: A Parable for the Archeology of the 1980s » – Marshalltown étant un célèbre fabricant de truelles très prisées par les archéologues nord-américains) que publia la revue American Anthropologist. Le regretté Paul Courbin tint à traduire cet article dans le numéro de mai 1983 de la revue Archéologia, initiative louable mais qui dut paraître éloignée des préoccupations d’alors des lecteurs français.

Le SAA offre l’occasion de mesurer d’une année sur l’autre (tous les deux à trois ans peuvent suffire à l’observateur étranger) les évolutions dans les tendances, les modes et les débats de l’archéologie anglo-saxonne, sachant qu’y participent aussi plusieurs dizaines d’archéologues non-américains. On se souvient que les décennies 1960-1970 avaient été marquées par la New Archaeology, courant caractérisé par une attention à la rigueur des raisonnements (appuyée sur le positivisme logique de l’école épistémologique de Vienne, de Carnap à Hempel) et par des explications et des modèles fondés sur les relations entre les sociétés et leur environnement et privilégiant des approches économiques, à une époque où le marxisme gardait une place importante dans les sciences sociales. Les années 1980-1990, avec la montée sur scène de la génération suivante, ont été celles du post-modernisme dans les sciences humaines et sociales en général, courant qui s’est autoproclamé « post-processuel » dans l’archéologie anglo-saxonne, la New Archaeology étant définie a posteriori comme « processuelle », et donc forcément ringarde. Le post-modernisme met l’accent au minimum sur les explications d’ordre idéologique et culturel, s’intéresse aux rapports de domination, et à ce titre favorisera les études de genre (gender studies) ; mais sous sa forme extrême, il peut aboutir à un relativisme général, le seul point de vue légitime sur une société étant celui de cette société elle-même. Les philosophes français furent une référence presque obligée des archéologues postmodernes, le terme de French Theory rassemblant pêle-mêle Foucault, Bourdieu, Derrida, Lyotard, Deleuze, Latour, voire Merleau-Ponty. Il existe toute une rhétorique sophistiquée, à base de narratives, entanglement, memory, negociation, etc.

Le système académique anglo-saxon a tendance à amplifier, parfois jusqu’à la caricature, ces modes intellectuelles. Les jeunes chercheurs ne sont employés pendant la première partie de leur carrière que sur des contrats courts, et les projets de recherche ne sont généralement financés que pour trois ans. Il importe donc de produire en permanence des résultats spectaculaires, sinon hypertrophiés. On aurait tort d’en rire, car ce système s’étend peu à peu à la France et à l’Europe, aussi bien avec l’Agence nationale de la recherche qu’avec le European Research Council. Dans ce dernier cas, les projets archéologiques acceptés doivent être néanmoins, non seulement à la mode, mais avoir une forte composante « sciences dures » (radiocarbone, ADN, analyses isotopiques, techniques de prospection sophistiquées, imagerie 3D, etc) plus que conceptuelle. Les chercheurs, on le sait, passent désormais plus de temps à chercher des crédits ou à rendre compte de leur utilisation – qu’à faire de la recherche.

La biologie faisant son œuvre, la génération postmoderne quitte à son tour la scène, tout comme les derniers représentants de la New Archaeology (Lewis Binford est décédé en 2011, et depuis 2010 l’astéroïde 213629 porte son nom en hommage). De fait, au moins une dizaine de colloques célébraient le départ en retraite de telle ou telle personnalité anglo-saxonne marquante. Effet générationnel, mais sans doute aussi montée des angoisses écologiques, font qu’on assiste au retour en force du positivisme et des explications argumentées.

Il subsistait certes au SAA de San Francisco des débats, parfois intéressants, dans le champ postmoderne. C’est à lui que l’on doit, après tout, les études de genre qui effarouchent si fort les idéologues réactionnaires français. De même s’est développée depuis une dizaine d’année une Queer Archaeology, attentive à détecter des témoignages de l’homosexualité dans les sociétés passées, avec peu d’évidences néanmoins dans la culture matérielle – les quelques cas de discordances entre le sexe biologique déterminé par l’anthropologie physique et le mobilier funéraire étudié par les archéologues pouvant paraître insuffisants sur ce point. On note aussi un intérêt pour l’ « archéologie du sentiment » et l’ « archéologie du soin » (care). Ou encore, cette fois plus classique, une croissance de l’archéologie du temps présent.

            Le sol et le sang

Une autre question propre aux anciennes colonies anglaises (Etats-Unis, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande) est celle des relations archéologiques aux communautés indigènes ou aborigènes – les First Nations – survivantes des génocides perpétrés par les colonisateurs. Comme il est plus facile de leur rendre des objets ethnographiques ou archéologiques (une politique initiée naguère par le gouverneur de Californie, un certain Ronald Reagan) que de leurs restituer leurs terres et leurs champs de pétrole, une politique de restitution (repatriation) a peu à peu été mise en place, dont la recherche scientifique fait les frais, et qui a abouti aux États-Unis en 1990 à un accord conclu avec ces communautés, le Native American Graves Protection and Repatriation Act (NAGPRA). Ainsi toute découverte d’ossements humains sur le territoire de l’État d’Arizona doit-elle être communiquée aux instances des Hopis, pour cérémonie funéraire et réinhumation (reburial) ; et ainsi de suite. De même le site où fut trouvé le controversé « homme de Kenwick » daté du 10ème millénaire (certains anthropologues l’affirmaient « de type caucasoïde », ce qui révolutionnerait le scénario de la colonisation des Amériques) a-t-il été enfoui sous plusieurs tonnes de terre afin de le « protéger » contre toute recherche ultérieure.

On pourrait penser que l’Europe en général, et la France en particulier, échapperaient à ces tensions. Ne sommes-nous pas nous-mêmes nos propres indigènes ? Il existe de fait une zone grise, quelque part dans le cours du 19ème siècle, entre les tombes les plus récentes encore considérées comme relevant de l’archéologie, et celles soumises à la réglementation funéraire actuelle. Mais il semble que les choses changent insensiblement. Pour les fosses communes d’époque médiévale et moderne fouillées récemment par l’Inrap sous les anciens magasins Félix Potin boulevard de Sébastopol à Paris, à l’emplacement du cimetière de l’ancien hôpital de la Trinité, une réinhumation après étude a été suggérée. Cela va être d’ailleurs le cas de Louise de Quengo, dame de Brefeillac, morte en 1656 et inhumée dans le cimetière du couvent des Jacobins à Rennes. Son corps et son costume, parmi les 800 autres tombes fouillées par l’Inrap, ont été retrouvés dans un état de conservation exceptionnel, grâce à un cercueil étanche de plomb, permettant de nombreuses recherches biologiques. Le costume va être restauré et présenté au public. Mais la dame elle-même doit être réinhumée (en anglais : reburial). Qu’en sera-t-il d’ailleurs du cœur de son mari, décédé six ans avant elle, et qu’elle emporta avec elle, conservé dans un reliquaire ?

Cette attention anglo-saxonne tardive pour les communautés indigènes n’est pas sans intérêt pour nos débats actuels sur le sol et le sang. En effet, on peut aux États-Unis se déclarer membre d’une communauté indigène si l’on a au moins deux arrière-arière-grands-parents qui y appartenaient – avec les éventuels droits afférents, notamment sur les casinos qui ont été autorisés dans certaines réserves amérindiennes. Ce qui relève clairement du droit du sang. Le problème se pose tout autant pour le futur vote sur l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie, et a parfois même été évoqué pour la Corse. L’archéologie, comme l’anthropologie sociale, sont évidemment partie prenante de tels débats, qui posent la question de la citoyenneté, sinon de l’identité.

            Un futur archéologique de cauchemar, déjà là

Les problèmes de la pratique archéologique n’ont pas été absents à San Francisco. Le développement des pillage et des trafics illégaux, notamment dans les zones de guerre mais pas seulement, ont été une fois de plus abordés. Quant aux détecteurs de métaux, certains soutiennent la position britannique d’achat par les instances muséales des trouvailles archéologiques faites au moyen de ces instruments, prétendant ainsi sauver les objets plutôt que de les voir vendre, au mieux, sur internet – tout en permettant le repérage des sites. D’autres s’en tiennent à l’interdiction, avec ses aléas et ses échecs, arguant, outre le coût financier et l’encouragement à la compétition, que l’information contextuelle est de toute façon perdue.

On sait aussi l’importance du secteur privé et de l’archéologie commerciale aux Etats-Unis, qui représente sans doute la moitié des archéologues professionnels. Plusieurs sessions se sont livrées à une critique de cette forme d’archéologie, évoquant aussi bien la précarité des emplois que la dispersion et l’hétérogénéité des données. Ce mouvement critique semble en particulier se développer au Canada. De fait, l’archéologie commerciale anglo-saxonne permet d’entrevoir ce qui attendrait l’archéologie française si rien n’est fait, sur le plan politique comme scientifique.

Un très bel exemple, que l’on peut retrouver sur internet, est celui des fouilles commerciales menées pour l’entreprise Crossrail sur le métro de Londres. Près de la station de Liverpool Street, plusieurs dizaines d’archéologues viennent de fouiller en quelques semaines près de 3.000 squelettes. Pour plus de productivité, deux équipes se relayaient sur le chantier six jours sur sept, voire sept jours sur sept, la rotation s’effectuant chaque jour à treize heures ! Il était donc impossible à chacun d’assurer le moindre suivi de son propre travail, et l’entreprise s’efforçait de mettre en compétition les deux équipes pour accroître leur « productivité ». Des contrats en CDI avaient été promis, mais aucun ne fut accordé. Il était de surcroît interdit aux archéologues, de par leur contrat, de parler de leurs découvertes à l’extérieur, tout comme de leurs conditions de travail, y compris avec les terrassiers et autres ouvriers non spécialisés du chantier, lesquels étaient néanmoins payés deux fois plus que les archéologues. Des caméras braquées en permanence sur le chantier permettaient à l’aménageur de suivre la bonne marche des travaux, voire de réprimander ceux qui ne paraissaient pas assez rapides. De fait, seul l’aménageur avait le droit de communiquer sur les trouvailles archéologiques, dans des vidéos régulièrement mises en ligne, et qui peuvent facilement faire illusion auprès d’un public non spécialiste. Archéologie fiction ? Non, juste un pays de l’Union européenne.

            Quarante-deux

Et le « Rapport Faure », justement, dans tout ça ? Le quoi ? Ah oui, le quelque quarante-deuxième rapport sur l’archéologie préventive, remis le 26 mai 2015 à la ministre de la Culture par la députée socialiste Martine Faure (voir la photo en début d’article, laquelle en a remplacé une première, disparue depuis, où les protagonistes étaient debout). Le décompte du nombre de rapports sur l’archéologie depuis 1976 n’est pas complètement assuré, et s’il existe déjà un colloque, plusieurs mémoires universitaires et divers articles sur ces rapports, il faudra sans doute au moins une thèse universitaire pour asseoir ledit décompte sur des bases scientifiques et définitives. « Quarante-deux », comme le savent tous les fidèles lecteurs de Douglas Adams et de son inénarrable « trilogie en cinq volumes » du Guide du voyageur galactique, c’est la réponse à la « Grande question sur la vie, l’univers et le reste » que fournit finalement le grand ordinateur « Pensées Profondes » au terme de sept millions et demi d’années de calculs. Le problème, fait d’ailleurs remarquer le grand ordinateur à ses interlocuteurs humains perplexes, c’est que la question elle-même n’était pas claire.

Chacun pourra lire en détail le rapport de la députée Martine Faure, ancienne enseignante dont la bonne volonté n’est pas en cause et qui, comme les précédents rapports, apporte son lot de louables intentions. Le diagnostic de la faillite scientifique de l’archéologie commerciale en France est depuis dix années régulièrement répété, et en octobre 2014 encore, le rapport du député UMP Jean-François Lamour avait stigmatisé aussi bien les dysfonctionnements de la redevance d’archéologie préventive, qu’une « ouverture à la concurrence mal maitrisée » – pourtant votée par son propre parti en 2003. Il concluait notamment « qu’il convient de revenir sur les procédures d’agrément des opérateurs privés afin de les renforcer et de permettre la mise en œuvre d’une concurrence loyale du secteur des fouilles archéologiques ». Qu’aurait fait une administration normale et responsable ? Elle aurait mandaté aussitôt des experts pour trouver les solutions juridiques et techniques capables de résoudre ces problèmes bien identifiés. Qu’a fait celle du ministère de la Culture ? Elle a mandaté, quatre mois (et une manifestation nationale avec occupation du musée du Louvre) plus tard, une députée de bonne volonté pour proposer des solutions – mais dans un cadre strictement contraint dès le départ. Le temps que la députée Martine Faure prenne la mesure des problèmes dans un domaine dont elle ignorait tout, le rapport prévu pour la mi-mars n’a finalement été remis que fin mai 2015 : huit mois de gagnés depuis le rapport Lamour, sans qu’il ne se soit rien passé !

Certes, sa lettre de mission, signée du Premier ministre, rappelait que « le constat des dysfonctionnements est indiscutable. En effet, dans un secteur soumis aux fluctuations des activités d’aménagement, les opérateurs de fouille ne parviennent pas à trouver un équilibre économique durable et sont donc souvent conduits à des pratiques concurrentielles excessives, qui nuisent à l’efficacité et à l’intérêt même de l’archéologie ». C’était là chose nouvelle, puisque depuis des années la Direction du Patrimoine répétait inlassablement qu’il n’y avait absolument aucun dysfonctionnement et que tout allait pour le mieux, n’était-ce quelques esprits chagrins, forcément syndiqués et politisés.

Et la même lettre de mission de préciser par ailleurs que le nouveau dispositif à venir devrait « assurer la coordination de l’ensemble des acteurs publics de l’archéologie (en particulier l’INRAP, les services des collectivités territoriales, les services déconcentrés de l’État, le CNRS et les universités) », c’est à dire sans les entreprises privées, selon la notion de « pôle public de l’archéologie » invoqué à maintes reprises par la précédente ministre de la Culture.

            Le constat est accablant, les propositions aussi

Le rapport Faure constate à nouveau, plus fermement que ne l’avait fait le Livre Blanc de 2013, les nombreux dysfonctionnements dus à la concurrence et les « dérives commerciales caractérisant certaines entreprises peu soucieuses de respecter les exigences de la science ». On dispose enfin de statistiques, que la direction du Patrimoine refusait jusqu’à présent de communiquer : alors que de 2009 à 2013 les prix à l’hectare des fouilles de l’Inrap restaient stables, ceux des entreprises privées baissaient de près de … 40 % ! De fait, le rapport reconnaît une « dégradation des conditions de travail proposées aux archéologues ». De même qu’il admet que « les services archéologiques de l’État n’ont pas les moyens suffisants pour assurer une véritable régulation du dispositif », condition même de la possibilité d’une concurrence commerciale en archéologie. Et appeler à un renforcement de ces services relève de l’incantation, quand on sait la diminution régulière des moyens de la Culture au nom du désendettement public, au point que même le Premier ministre vient, tardivement, de le regretter.

Mais alors, quelles sont les solutions proposées ? Les mêmes que d’habitude, celles qui n’ont pas marché. Le rapport, rédigé pour partie directement par un agent de la Sous-Direction de l’archéologie, choisit de ne pas s’attaquer à la racine du problème, le fait (aberrant) que ce soit l’aménageur économique qui choisisse l’intervenant et non une instance scientifique, et très souvent au détriment des chercheurs et des équipes spécialistes de la période et de la région concernées ; pas plus qu’il n’évoque la dispersion de la documentation et du mobilier, l’hétérogénéité des méthodes, et la rupture de la chaine de traitement de l’information. Les seules solutions proposées sont donc bien les mêmes que d’habitude, renforcer le contrôle des agréments et du déroulement des fouilles, ce qui est déjà le cas, avec le succès que l’on sait. À cela s’ajoute l’idée d’une « charte de bonne conduite », l’incontournable « code of ethics » de l’idéologie néolibérale que brandissent souvent nos collègues anglo-saxons – c’est avec ce redoutable outil que le Medef a proposé (sans effet) de limiter le salaire des grands patrons, passés en quelques décennies de 20 à 400 fois le salaire moyen de leurs employés.

Il est certes recommandé d’ « instaurer une véritable maîtrise d’ouvrage scientifique de l’État afin d’améliorer le contrôle scientifique et technique des opérations », mais la recommandation reste dans le flou et le rapport avoue, avec une candeur presque touchante, que cette « amélioration » « représente un renforcement indispensable du système sans aller jusqu’à l’instauration d’une maîtrise d’ouvrage entièrement publique, dont les fondements juridiques nous paraissent trop incertains et qui, à notre sens, dénaturerait l’équilibre du dispositif (rupture du lien avec l’aménageur) et engendrerait une charge de travail difficilement absorbable pour les services de l’État ». Or tout était là ! Il s’agissait bien d’explorer les « fondements juridiques » d’une maîtrise d’ouvrage publique et scientifique, tout comme la loi de 2001 avait reposé sur une analyse juridique préalable, validée ensuite par toutes les instances françaises et européennes. Et pourtant, à l’époque, le cabinet de la ministre Catherine Trautmann avait indiqué (oralement) aux experts de 1998 qu’il exclurait à priori un établissement public archéologique monopolistique de recherche, mais pourrait peut-être admettre un Établissement public industriel et commercial (Epic). Comme souvent, le rapport Faure met en avant (page 5), pour justifier la concurrence, l’avis du Conseil de la concurrence de mai 1998, « oubliant » que le Conseil constitutionnel et le Conseil d’État, instances nettement supérieures, ont écrit exactement le contraire en 2001 et 2002.

Il n’est par ailleurs rien dit dans le rapport sur la question de la propriété publique du mobilier archéologique, une mesure financièrement indolore et de règle dans beaucoup de pays européens.

Dès la parution du rapport, le quotidien en ligne d’information des collectivités territoriales, Localtis, dans son édition du 4 juin, faisait part de sa déception devant ce hiatus entre un « constat accablant » et « des propositions qui restent en deçà des enjeux ».

            Et le financement ?

Concernant le système de financement, le rapport Faure, à la suite du rapport Lamour et des précédents autres rapports, constate la faillite du système de la redevance d’archéologie préventive (la RAP). Il propose cette fois, de le « budgétiser », c’est à dire de remplacer cette taxe par une ligne du budget de l’État. Solution séduisante, mais évidemment risquée, car à la merci chaque année du moindre amendement parlementaire. L’année 1999 déjà, les services de Bercy, farouchement hostiles à la création d’un établissement public, avaient proposé une telle budgétisation pour l’ensemble du système de l’archéologie préventive, sur la base de 400 millions de francs annuels en tout et pour tout, soit 60 millions d’euros. Si l’on songe que le budget annuel de l’Inrap est aujourd’hui de 165 millions d’euros environ, sans compter les autres intervenants, on mesure combien une telle budgétisation aurait gelé toute croissance de l’archéologie préventive en France, dont le retard était pourtant notoire. Le rapport Faure propose en revanche de faire bénéficier l’Inrap d’une dotation particulière eu égard à ses charges de service public. De même, à la suite du Livre Blanc, il propose de faciliter les passerelles entre les acteurs de la recherche publique, ce qui implique des réformes de statut.

Le rapport prend acte également du refus du Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche de financer la recherche à l’Inrap, sous le prétexte fallacieux que l’Inrap ne serait pas un institut de recherche car il ne compterait que 10% de docteurs, contre 50% au CNRS ou à l’INSERM. Comme si, sur les fouilles d’un chercheur du CNRS ou d’une université française, il y avait 50% de docteurs présents ! On se souvient que la Cour des Comptes, sortant nettement de son rôle, s’était fait un plaisir de reprendre l’argument dans son référé sur l’Inrap. Le rapport propose aussi de mettre sur pied une instance de concertation entre les différents acteurs de l’archéologie, dont on ne voit pas très bien comment elle pourrait être opérationnelle. En revanche, la création d’une instance de coordination interministérielle, proposée dès … 1994 par le rapport de Marc Gautier (à l’origine des CIRAs), n’est pas reprise. Et la notion de « pôle public » a quasiment disparu.

Enfin, point positif, il est suggéré avec raison un ajustement de la fiscalité concernant l’archéologie préventive en mer, une mesure tout à fait nécessaire quand les parcs maritimes d’éoliennes et les carrières d’extraction de matériaux de construction en pleine mer ne cessent de se multiplier – fiscalité qui devrait aboutir à un renforcement des moyens du Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines (Drassm) et de l’Inrap pour ce type de fouilles.

            Une dégradation régulière

Durant la rédaction du rapport, la situation n’en a pas moins continué à se dégrader – tout comme les comptes de l’Inrap. Les parlementaires hostiles à l’archéologie n’ont pas baissé non plus les bras, dans la lignée du « choc de simplification ». Ainsi lors des débats sur la loi Macron (dite plus poétiquement « Croissance, activité et égalité des chances économiques »), et dans sa section « faciliter la vie des entreprises », des sénateurs centristes ont rédigé en avril dernier cinq amendements touchant à l’archéologie préventive, proposant de plafonner les fouilles à 1% du coût des travaux, de les limiter à « des zones d’archéologie préventive définies par l’Inrap » (?), et de prévoir même une « durée maximale des travaux de fouilles au-delà de laquelle, en cas d’absence de résultats, les opérations seront arrêtées ». Ce sont sans doute les mêmes qui s’indignent (à juste titre) des destructions de sites archéologiques par le groupe islamiste Daesch, ou des menaces sur l’enseignement des langues anciennes, et qui assument paisiblement la destruction de notre propre patrimoine archéologique commun.

Quant aux dysfonctionnements de l’archéologie commerciale, ils n’ont pas cessé pour autant. On attend toujours la publication des comptes de la société Evéha qui, condamnée en première instance, préfère payer des amendes plutôt que de se conformer au jugement. La même société mène à Limoges, en coopération avec la nouvelle municipalité (félicitée pourtant par l’association Anticor pour sa politique affichée de « transparence »), des fouilles préventives déguisées en fouilles programmées, donc en dehors de la législation. À Koenigsmacker en Moselle, la société Antea ne trouve que des fosses, et très peu de trous de poteaux, sur un village Rubané d’une extrême densité, où plusieurs dizaines de maisons avaient été préalablement diagnostiquées ; il faut dire que pour maintenir les coûts très bas qui lui ont permis d’obtenir le « marché », il ne peut être question de fouiller suivant les standards pourtant exigés. La plupart des sociétés commerciales ont cependant publié leurs bilans financiers. On y apprend que certains actionnaires gagnent fort bien leur vie, ce qui est rassurant pour eux, vu les faillites récentes. Mais aussi qu’une partie non négligeable des revenus de ces sociétés semblent bien provenir, sans qu’on en voit la justification, du Crédit Impôt Recherche, à hauteur à chaque fois de plusieurs centaines de milliers d’euros et sur lequel règne la plus grande opacité – les services de Bercy invoquant le « secret fiscal ».

La situation s’aggrave aussi pour les services de collectivités territoriales. Certains de nos collègues ont longtemps persisté à vouloir croire que l’ennemi était l’Inrap, et l’allié les entreprises privées. Ils doivent déchanter, face à la concurrence sauvage. Des services de référence et cités en exemple comme le Pôle archéologique interdépartemental rhénan (PAIR) ou celui du Douaisis doivent licencier de manière non négligeable, tandis que, de l’aveu même du rapport, celui des Yvelines ou du Val d’Oise envisagent de renoncer à leur agrément. Le rapport Faure recommande d’ailleurs sagement que les services territoriaux se replient sur leurs territoires de compétence, sans chercher des « parts de marché » à l’extérieur.

            Et maintenant ?

Que conclure du rapport de Martine Faure ? Les plus pessimistes reprendront la maxime d’un penseur politique contemporain : « Ce qui est surprenant avec les sociaux-démocrates,  c’est que l’on n’attend rien d’eux, mais qu’ils arrivent quand même à nous décevoir ». Les plus optimistes chercheront les quelques mesures concrètes et positives susceptibles de figurer dans la fameuse loi « Création, architecture et patrimoine », repoussée depuis près de trois ans de trimestre en trimestre et promise maintenant pour l’automne 2015, ou bien dans des décrets plus faciles d’accès. Dans tous les cas, rien ne s’est fait dans l’archéologie française sans une mobilisation de la communauté scientifique, et sans rapport de force.

Les plus soulagés se trouvent certainement à la direction du Patrimoine du ministère de la Culture, corédactrice du rapport Faure. Ils n’ont maintenant plus longtemps à attendre jusqu’aux éventuels changements politiques que certains espèrent pour 2017. Un lynchage politico-médiatique s’est acharné récemment sur les frais de taxis (la plupart justifiés, et moins coûteux qu’un véhicule de fonction avec chauffeur) de l’ancienne directrice de l’Institut national de l’audiovisuel. Mais que dire de ces hauts fonctionnaires qui, dans ce même ministère de la Culture, ont réussi depuis dix ans à maintenir contre toute évidence, par impéritie, par idéologie, et parfois avec déloyauté, un système concurrentiel désastreux pour la recherche scientifique, pour ses acteurs, et pour la préservation de notre patrimoine archéologique national ? Que risquent-ils finalement ?